Tchad : Un pays, deux mondes -Librafique

11 Décembre 2012 , Rédigé par Jeunes Tchad

 

                              Tchad : Un pays, deux mondes

D’un coté, un monde peuplé de Yaldar, enfants ou propriétaires du pays en arabe local, une richissime élite en devenir. Ils font partie  du sérail, de la minorité dirigeante. Ils vivent à part, concentrés dans les quartiers huppés de la capitale tchadienne, dans des villas et de châteaux opulents qui frisent l’insolence. Ils sont les acteurs actifs du réseau de la mafia économique qui vampirise les richesses du pays dans une insouciance déconcertante.


Ils ont mis le pays en coupe réglée. Tout ce qui fait l’objet de désir humain ne peut leur échapper. C’est à eux que reviennent les postes les plus mielleux de l’appareil de l’Etat où ils prennent d’assaut les directions générales et en font une plantation familiale: Douane, Finances publiques, Impôts, Pétrole, Infrastructures, hydrocarbures, cimenterie, grands travaux, avec un seul et unique objectif l’enrichissement personnel illicite et ambitieux. Ils exhibent leur réussite sociale partout, comme bon leur semble, sans avoir à justifier l’origine de leur démesurée fortune acquise en si peu de temps. Motivés uniquement par l’accumulation irrationnelle et morbide de richesses. Que le Tchad soit classé avant ou après la Somalie en matière de la mauvaise gouvernance par la Fondation Mo Ibrahim, cela n’intéresse que ceux qui ont du temps à perdre dans les calculs bidon.


Rarement dans l’histoire de l’humanité, un clan ne s’est aussi enrichi illicitement et si peu de temps. Si ce n’est que le Yamaguchi-gum, le clan le plus riche du monde du crime organisé japonais.


Ils ne se cachent pas pour montrer qu’ils sont pleins aux as. Ils s’affichent ostensiblement au volant des grosses cylindrées. Rigoureusement enturbannés, ils sillonnent les grandes artères de la cité dans les V8 fumées à 100 millions l’unité, commandée directement de chez le concessionnaire, aux frais du contribuable. Ils  défient et intimident sur leur passage les agents de force de l’ordre, plantés par l’État à différents carrefours, sous le soleil torride de la capitale la plus chaude du monde, pour faire régner l’ordre et faire respecter les dispositions des lois de la République. Ils brûlent les feux de circulation. Alors que les mesures folkloriques ont  interdit l’usage de voitures fumées. On en a entendu cette litanie gouvernementale.


Ils ne craignent rien et ne risquent rien dans ce pays où l’impunité est légion et le vol un gage d’excellence. Ils dilapident les richesses nationales pour s’octroyer des trains de vie extravagants, sans susciter l’interrogation des autorités judiciaires et du Ministère de l’hypocrisie publique et de la Bonne gouvernance. Ils sont à l’origine de plusieurs cas de malversations financières et de détournements de fonds publics, mais étant au-dessus de la loi, ils ont toujours réussi à se dérober à la justice. Les quelques rares qui sont épinglés aujourd’hui sont propulsés aux postes plus valeureux et plus primés le lendemain. C’est la culture de l’impunité fortement encrée et désormais érigée en règle au pays de Toumai.


Faites un tour à la Maison d’arrêt de N’Djamena pour vous en rendre compte. Pendant que les petits voleurs de beignets croupissent en prison dans des conditions carcérales inhumaines, les gros criminels au col blanc,  se la coulent douce à l’ombre des arbres, buvant thé et jouant aux cartes, gobant  de mets succulents étalés à perte de vue sur des tapis persans. Ils dorment ensuite dans des chambres climatisées. Tu détournes un million, tu es un voleur. Mais si tu détournes des milliards, tu es un héros !


Le ministère de l’hypocrisie publique, ce machin créé pour légitimer les crimes économiques et glorifier les auteurs, dilapide des millions de francs dans des parodies de missions de contrôle, juste pour nous dire ce qu’on sait déjà. Les administrateurs vulnérables servent de bouc-émissaires, alors que les coupables se la coulent douce. C’est la politique de deux-poids-deux mesures.


Ils s’adonnent à des célébrations guindées, évacuent leurs copines à Paris pour se soigner de la grippe. Leur arrogance n’a point de limite. Ils sodomisent le peuple sans lubrifiant.


Font également partie de ce club, les apparatchiks du parti au pouvoir et autres obscurs laquais, des caciques inamovibles qui ont tronqué leur conscience contre quelques postes. En reconnaissance de leur soutien lors des campagnes électorales, ils se sont vus attribués des ministères juteux où ils se servent au lieu de servir la nation.


De l'autre coté, se trouve un autre monde, peuplé d’exclus, c’est-à dire des vétérans de la souffrance créative dont les conditions ne cessent de se détériorer à l’extrémité de l’échelle sociale, dans l’indifférence suprême des dirigeants. Une majorité, privée du minimum vital, qui ploie sous le fardeau de la misère noire, dans la vallée du désespoir. Elle est soumise à des conditions extrêmes de survie et  connait une déchéance sociale et morale exécrable, en dépit d’énormes ressources issues de l’exploitation du pétrole, dont le pays est producteur depuis 2003. Ils vivent confinés dans des taudis à Atrone où ils n’ont ni eau potable, ni route bitumée. Aux premières pluies, ils doivent s’équiper en vrais manœuvres de chantiers pour accéder à leur domicile. Mais personne ne s’en soucie. Les quelques rares fois où ces criminels passent par là, en partance pour leurs multiples jardins extorqués aux pauvres affamés, situés à bakara, ils ferment hermétiquement leur vitre pour ne pas être incommodés par les odeurs de la misère.

Cette classe se voit exclue systématiquement par toutes formes de discriminations qui l’empêchent de participer à une compétition juste, équitable et aux privilèges dont ont droit tous les fils du Tchad. Je veux parler de la méritocratie et de l’égalité des chances, nonobstant l’origine ethnique ou son appartenance religieuse, qui a permis au Barack Obama de ce monde, fils d’un noir, de hisser à la tête de l’Amérique.


Il sévit une discrimination silencieuse, devenue visible à l’échelle nationale et qui tend à s’ériger en mode de gouvernance.
Il est presque impossible d’obtenir un emploi si l’on a le malheur d’être un tchadien issu d’une famille pauvre. Ce privilège est exclusivement réservé aux proches et parents des Ministres, Directeurs Généraux, Colonels, Généraux et Députés. Ainsi toute demande d’emploi, soumise sans piston, est une perte de temps. Pratiquement tout fonctionne suivant le système discriminatoire. Les tests de recrutement, de façade sont organisés ça et là, alors que les postes sont déjà attribués, aux mêmes et toujours. Les «autres», hautement qualifiés, au potentiel inouï, sont illico recalés. De quoi leur reproche t-on ENCORE ? Ils sont issus de mauvaises ethnies!

Des jeunes enfants de  moins de 30 ans sont promus aux grades de colonels, alors que les «autres», ayant 30 ans de loyaux services à la République, sont des gardiens de sécurité devant les entreprises. Les bourses d’études sont affichées, alors que les récipiendaires sont déjà à l’étranger. Les emplois se distribuent dans les débits de boissons, autour de la bière ou dans les restaurants, entre amis et parents.


Ce nième contingent de diplômés en attente d’intégration épisodique, des laissés-pour-compte, victimes de la démission de l’Etat raciste, las d’attendre que le mirage se mue en miracle, se tournent vers les activités de la rue, devenues déversoir des chômeurs. Munis d’une palette de victuailles variées, sous la chaleur de plomb, ces jeunes arpentent les rues de la capitale, d’Abena à Farcha, défient les agents municipaux véreux, pour tirer leur épingle du jeu. Ils sont les oubliés du développement économique tchadien.


L’arrivée de ces nouveaux concurrents, aux stratégies marketing plus agressives, n’est pas de tout repos pour les frères kanembou qui détenaient traditionnellement le monopole de ce créneau d’affaires. Ils doivent désormais tripler d’efforts pour s’arracher une part de marché face à ces envahisseurs de conjoncture.


Le sentiment d’exclusion et d’inutilité, véritable menace d’implosion sociale, pousse d’autres, pourtant bardés de diplômes, sans enclin aux actes pervers à succomber à plusieurs vices tels que l’alcoolisme, la consommation des pilules hallucinogènes, la prostitution, la violence.


Une politique machiavélique d’exclusion sociale savamment ficelée dont on peut aisément deviner la finalité  est mise en place aux dépens de la masse.


Avec nos maigres salaires, nous ne serons jamais en mesure de payer les études supérieures rêvées à nos enfants. Ils iront à la rigueur, faire leur BTS en Afrique de l’ouest ou étudier dans les pseudo-instituts du quartier où ils poursuivront un cursus dans des filières anxiogènes, aux débouchés aléatoires et sans valorisation telles que l’Hôtellerie et Tourisme afin de gonfler davantage le rang de l’armée industrielle de réserve comme disait Karl Marx.


Avec nos économies, nous pourrons, de temps en temps siroter une gala dans les pari-ventes. Nos enfants n’ont pas droit aux bourses étrangères. Ils s’inscrivent dans des universités locales, mais privés de bourse, ils iront en grève cinq à dix fois dans l’année et décrocheront leur licence après 10 d’années académiques. Comme ça, moins éduqués, ils contenteront des boulots de merde auprès des humanitaires qui pullulent sous les tropiques. Parce que l’éducation les rend plus conscients de leur situation collective et les incite à être revendicateurs. Que de diplômes sans quasi effet sur l’employabilité.
Il faut à tout coup accélérer la régression continue de l'espoir de vie de cette jeunesse et empêcher aux parents d’édifier les préalables d’une condition humaine heureuse. Je ne vous apporte ni or, ni argent, mais la liberté, disait un slogan.

La population est bercée d’illusions. Quelques axes bitumés, de nouveaux  hôpitaux et quelques écoles ont vu le jour, mais il manque cruellement de médecins et d’enseignants qualifiés. Des investissements improvisés à des fins purement électoralistes et qui ne servent qu’à distraire les citoyens et détourner  leur attention  de leurs véritables enjeux existentiels. Mais pour le pauvre, la préoccupation première n’est pas le bitumage des routes, qui, après tout ne profitent qu’aux riches, détenteurs de rutilantes GXR fumées. Il voudrait plutôt bien manger pour braver, à pieds, sur des kilomètres, de Gassi à Farcha, la chaleur torride, à la recherche de la pitance pour sa progéniture, dont l’avenir est séquestré dans les coffres de grosses voitures et dont le sang a servi à bâtir d’opulentes villas. Ce pauvre n’a même pas de bicyclette, alors, la subtile couche d’asphalte sur les routes, reste le cadet de ses soucis. Du sel et du gombo abordables et de l’eau potable, voilà ce qu’il recherche. Que la ville de N’Djamena soit la vitrine ou la latrine d’Afrique centrale, le pauvre, désespéré, s’en moque éperdument.


Au Tchad, le pauvre ne décide pas. Il décède ! Le pauvre ne meurt pas. Il crève !


Cependant, comme disait l'hymne national tunisien, écrit par le poète El-Kacem Chebbi, : " lorsqu'un jour le peuple aspire à vivre, le destin se doit de répondre ! les tenèbres se dissperont ! Et les chaines se briseront !"


Delaville Sewingar, Librafrique.com

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article