Jeunesse tchadienne : les études, et après ?

4 Juillet 2012 , Rédigé par Jeunes Tchad

 

Maana Brahim Litassou

Je constate que mes compatriotes ont perdu le ton depuis que les canons se sont un peu tus et que les urnes ont, encore une fois, englouti leurs illusions. Aussi, cette période internationale de passage des examens et diplômes, qui absorbent les efforts et espoirs de milliers de nos compatriotes au pays et à l’étranger, nous donne l’opportunité de proposer une autre cinglante réflexion. La question fondamentale est : où va notre jeune élite ? Qu’est-ce qui attend la plupart des jeunes tchadiens à la fin de leurs études ou formation ?

En effet, chaque année, des milliers de bacheliers sont produits au pays, toutes séries confondues. Faisons le simple calcul de la capacité des nos structures universitaires et instituts supérieurs locaux à absorber chaque année une partie de ces bacheliers : vraiment dérisoire (je n’ai pas les statistiques précis) ! En d’autres termes, les enfants des familles pauvres et modestes qui se sont sacrifié jusqu’à atteindre ce niveau, n’auraient que peu de chance de poursuivre leurs études dans des établissements publics, et encore moins dans les structures privées (dont le coût varie de 300.000 FCFA à 500.000 FCFA par étudiant et par an). Les autres bacheliers, qui n’auraient pas les moyens de soutien minima, n’auront d’autres opportunités que le chômage, la délinquance, l’adhésion au grand banditisme (alcool, drogue et VIH SIDA compris).

Certaines familles se saignent pour envoyer leurs progénitures à l’étranger, surtout en Afrique de l’Ouest et au Cameroun voisin, et doivent débourser entre un million FCFA à deux millions FCFA par an et par étudiant. Les plus nantis choisissent les destinations nord-américaines (Canada, USA). Seule la minorité des privilégiés de la géopolitique (doctrine ségrégationniste en vigueur depuis trois décennies) bénéficieront de bourses d’études attribuées sans réunion de la Commission « nationale » fictive, pour les destinations du Maghreb et d’autres.

Maintenant, par rapport aux possibilités d’emplois réels du Tchad à l’ère pétrolière, nous avons : (i) la fonction publique avec à peine 1000 à 2000 postes par an, dont une partie vendue à des non-qualifiés, (ii) les sociétés privées, avec en tête le secteur pétrolier, la téléphonie mobile et les secteurs bâtiments-routes, enfin (iii) l’informel et la débrouillardise. En d’autres termes,

En effet, voilà ce qu’on observe quotidiennement :
(i) les jeunes chanceux qui sont recrutés ces dernières années à la fonction publique, viennent trouver des administrations très malades, où il n’existe plus de discipline de travail, de conscience professionnelle et d’ambiance de performance. Les bureaux sont vides dès la seconde heure de la matinée, sauf dans les services où se négocient les affaires juteuses autour des marchés et de réforme des véhicules administratifs. Les anciens cadres compétents sont la plupart sur la touche. La même clique va de mission en mission, de séminaire en séminaire, sans feedback régulier et sans retombées réelles pour le service ou le pays, sauf la course à l’enrichissement par tous les moyens. Les secteurs prioritaires que sont la santé et l’éducation nationale sont profondément gangrenés par l’intrusion d’éléments indésirables et fictifs, grevant la masse salariale, alors que les vrais jeunes diplômés sont contraints au chômage pour raison de quotas pleins.

(ii) Le secteur privé embryonnaire actuel ne se porte pas mieux, depuis que les mafias clanico-affairistes se sont emparées de tous les secteurs de l’économie, non pas pour produire et développer, mais pour piller. L’insécurité juridique et matérielle, les pressions fiscales discriminatoires ne peuvent permettre au secteur privé tchadien d’être à la pointe de la croissance économique et d’engendrer un bien-être social largement partagé. Il y a tellement de risques que l’esprit d’entreprenariat, qui devrait animer les jeunes qualifiés pour la création de leurs propres affaires, ne peut se valoir dans ce climat de jungle.

(iii) De plus, les pouvoirs publics n’auraient pas de vision cohérente ni de maîtrise de la conduite de l’économie, de manière à accroître la richesse nationale par le travail et la production. On se demande qu’est-ce que le Tchad pourrait exporter comme produits essentiels, quand l’approvisionnement de la capitale même dépend d’une petite ville frontalière étrangère ? Cette incapacité de l’Etat de maîtriser les courants économiques peut-il permettre au pays de Toumaï de prétendre devenir “un Etat émergent“ ? Il y a encore beaucoup de chemins à ça !

(iv) Le système « D » reste la seule issue pour la majorité des jeunes tchadiens instruits et qualifiés : tous n’ayant pas forcément des appuis en haut-lieu, se débrouiller ou crever demeure la seule alternative. Se débrouiller inclurait aussi les mauvais moyens, à savoir le grand banditisme, les trafics en tous genres, la rébellion armée, la prostitution et la drogue, etc.

(v) Pour illustrer la gravité de la situation, nous rappelons les expériences malheureuses de membres qualifiés de la diaspora qui avaient décidé de rentrer au pays et se rendre disponibles, parfois suite à une propagande officielle : certains seraient repartis très déçus par le traitement réel et le mépris dont ils auraient été l’objet sur place et jurent de ne plus revenir. Ce qui illustre à suffisance que la solution sera collective, publique et transparente. La diaspora devrait cesser de tomber dans le piège des promesses faramineuses, quand les travailleurs locaux continuent à lutter pour les droits élémentaires.



On a prétendu que la construction des infrastructures en vrac contribuerait à résorber ce problème d’emplois des jeunes. Soit ! Mais si les efforts fournis ne correspondent pas aux besoins réels identifiés (par leur ampleur, par leur localisation et une bonne planification), nous savons que ces investissements seraient d’avance des pertes et de nouvelles hypothèques sur les générations futures. Quant à la politique actuelle de recrutement à la fonction publique, pas transparente, elle contribuerait largement à la dépréciation de la qualité du service public et des carrières, et elle ne pourrait être une réponse suffisante au problème de l’emploi des jeunes, vue que la fonction publique n’est pas une entreprise extensible à souhait : l’organigramme général de l’Etat tchadien a des limites par son essence même de service public.

La solution viendrait plutôt du secteur privé, y compris le développement du monde rural. Mais il se pose alors le problème de l’incompatibilité d’un Etat voyou avec le climat des affaires et la promotion de la prospérité à portée de tous. Un système économique confisqué et privatisé par une minorité géopolitique n’aurait pas d’avenir durable en lui-même puisqu’étant la cible patentée de tous les mécontentements latents. Un tel système résisterait peu aux vents de changement, surtout s’ils sont brutaux et massifs. Par ailleurs, il y a une inversion des valeurs-clés de la construction nationale, en ce sens qu’aujourd’hui de moins en moins de compatriotes vénèrent le travail : le parasitisme et la rapine étant d’avantage récompensés. Il est difficile, dans ces conditions, même en aménageant de grands périmètres agro-pastoraux, d’y intéresser les jeunes. La clanisation des commerces et de l’industrie, la mauvaise gestion des rapports éleveurs-agriculteurs, la rapacité des hommes politiques devenus de grands propriétaires terriens et les haines intercommunautaires ravivées rendent difficile la mise en œuvre d’une politique volontariste de revalorisation des emplois en milieu rural et urbain. La vie chère actuelle se justifie, en partie, par la baisse des productions rurales due à l’abandon massif des campagnes par les bras valides.

Le problème est plus critique dans certaines régions du grand Nord gangrénées par le phénomène des rébellions armées depuis au moins quatre décennies : là-bas, les jeunes n’avaient eu droit ni aux prémices d’un Etat, ni à une économie locale émergente, moins encore à la sécurité et à une scolarisation suivie et consistante. Ils avaient été utilisés comme chair-à-canon jusqu’à saturation des conflits armés. Il leur est difficile aujourd’hui de trouver des conditions de réinsertion socioéconomiques apprêtées et conséquentes dans leurs terroirs d’origine : que va-t-on faire d’eux ? Des “officiers assimilés“ dans l’armée ? Une armée nationale républicaine, en temps de paix, aura obligatoirement un autre format. C’est un problème très grave et occulté par l’écrasante majorité des élites du Nord, mais qui va éclater un jour ! Il va falloir justifier, auprès de ces jeunes, de trente années d’exercice du pouvoir sur cinquante par le « Nord », sans avoir réussi ni à restaurer l’Etat et son autorité, ni à créer ou à réhabiliter une économie locale, après tant d’argent reçu ? Des masques vont tomber !

Il est aussi illusoire de penser que ceux qui auraient réussi à placer leurs progéniture dans les cafouillages actuels, les auraient garanti un avenir dans le pays de Toumaï le troglodyte. Croit-on que la majorité des jeunes délaissés, des sans-emplois ou d’anciens maquisards, vont croiser les bras et crever, en regardant les autres vivre tranquillement ? Une société de gens sensés réfléchirait à ces questions et ne se laisserait pas surprendre. En tous cas, les milliers de jeunes tchadiens en formation à l’étranger ne deviendront pas tous des exilés définitifs, et ceux au pays n’accepteront pas d’être des parias éternels : nécessairement, ça va exploser quelque part quand la coupe sera pleine ! Le chômage et le désespoir des jeunes a été le déclencheur du printemps arabe au Maghreb…

L’avenir pour une jeunesse, ce ne sont pas des slogans politiques creux. En vingt et un an de balbutiements démocratiques, aucun parti politique n’a produit une réflexion, un travail profond, des propositions concrètes sur les perspectives pour la jeunesse tchadienne. Nous n’avions trouvé nulle part un programme élaboré de simulations pour la création d’emplois dans différents secteurs, leur quantité et leur fréquence. Alors que l’emploi reste au centre des thèmes et enjeux de pouvoir dans les pays développés, et de plus en plus dans nos pays du Sud, c’est un sujet abandonné par les hommes politiques aux techniciens des administrations, sans aucun intérêt. Idem pour les questions d’éducation scolaire et universitaire et de formation, où il y a un pourrissement de la situation. Les hommes politiques se battent jusqu’à épuisement physique, pour leurs propres intérêts ou pour être président d’un Tchad qu’ils ne voient même pas s’enfoncer dans l’anachronisme ! Si la réponse globale aux attentes des jeunes tchadiens devrait être : « chacun pour soi ! », nous parions qu’une nouvelle guérilla urbaine va bientôt envahir nos foyers et nos villes. A un moment donné, tout le système politique sera bloqué parce que la pression des jeunes ne pourrait plus être contenue. Car jusqu’à quand voudrions nous faire supporter nos inconséquences à nos cadets ? A partir de quand auront-ils le droit d’exister, de travailler, de vivre libre et dignement dans leur pays ?

Revient-il aux jeunes de trouver seuls des réponses à leur propre sort individuel et collectif ? Comparativement à la jeunesse de Tunisie ou de l’Egypte, où les institutions publiques (administrations, armées, justice) ont montré leur solidité et le civisme bien ancré dans la population, la jeunesse du Tchad part avec un grand déficit : incivisme, divisions héritées et reprises par les jeunes eux-mêmes, esprit de violence gratuite, aucune vision politique, pas de repères moraux partagés, etc. Les jeunes n’arrivent pas à vivre leur citoyenneté tchadienne intégralement et volontairement, ce qui rend difficile le déclenchement de synergies libératrices. Au contraire, on a l’impression que les jeunes auraient tendance à vouloir achever le démantèlement de l’esprit-symbole de l’Etat et de la nation, à la suite de leurs aînés défaillants. En plus, la jeunesse tchadienne est victime d’une classe politique et politico-militaire peu responsable, cruelle et insatiable qui tient le pays en otage de ses vicissitudes depuis près de quatre décennies et qui n’est pas prête à lâcher quoi que ce soit de positif en héritage aux générations futures. Si d’aucun estiment notre jugement exagéré, qu’ils se donnent la peine alors de proposer des réponses publiques claires aux attentes des jeunes tchadiens ! Un pays dans lequel rien ne se fait par rapport aux legs pour les nouvelles générations, a-t-il un avenir ? Nous garderons pour nous nos propositions de solutions, pour éviter les plagias pratiqués couramment sur nos idées par des motivations douteuses. En attendant, la situation est grave pour la jeunesse de mon pays !

Enoch DJONDANG
enochdjo@yahoo.fr




NB : cet article a été rédigé avant la tenue du Sommet de l’Union Africaine du 30 juin 2011 à Malabo (Guinée Equatoriale) consacrée à la Jeunesse africaine, où nous avons retenu cette phrase de la jeune entrepreneure nigériane Mosso Molla aux Chefs d’Etats présents : « Si vous ne préparez pas l’avenir pour nous, préparez-nous au moins pour l’avenir » !

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